Coopération au travail : un moteur de performance sous-estimé
Longtemps considérée comme un levier de performance, la compétition entre employés est aujourd’hui de plus en plus remise en question. De nombreuses recherches montrent qu’une culture de coopération produit souvent de meilleurs résultats.
Compétition vs. entraide
Pour réussir, faut-il cultiver l’esprit de compétition ou privilégier l’entraide ? Toute personne ayant travaillé suffisamment longtemps dans une organisation a déjà assisté à des luttes de pouvoir entre collègues. L’idée selon laquelle une rivalité intense entre employés améliorerait les performances de chacun reste largement répandue dans le monde du management. Dans certaines entreprises, cette logique pousse même des salariés particulièrement ambitieux à mener de véritables campagnes de déstabilisation à l’encontre de leurs collègues, sous le regard parfois complaisant de la hiérarchie.
L’entreprise américaine Enron en est un parfait exemple. Son président, Jeff Skilling, ne jurait que par Le Gène égoïste, le best-seller de Richard Dawkins. Il a donc instauré un système d’évaluation appelé rank and yank, qui consistait à licencier chaque année les 15 à 20 % d’employés jugés les moins performants. Ce dispositif a rapidement nourri une ambiance de rivalité féroce, ainsi qu’un climat de secret et de méfiance entre collègues, et a favorisé des dérives qui ont contribué à l’un des plus grands scandales financiers de l’histoire. Bien sûr, l’affaire Enron résulte de multiples facteurs – montages comptables frauduleux, défaillances de gouvernance et conflits d’intérêts – mais la culture de compétition extrême instaurée par Skilling a clairement contribué à créer un terrain propice à ces dérives.
L’idée que la compétition serait le moteur naturel du progrès s’inscrit dans une longue tradition intellectuelle. Au XIXᵉ siècle, le penseur Herbert Spencer, inspiré par une lecture sociale du darwinisme, défendait déjà l’idée que la rivalité entre individus permettait de faire émerger les plus aptes.
Prospérer grâce à la coopération
Pourtant, les observations scientifiques racontent une autre histoire. Dans la nature, de nombreuses espèces – les loups y compris – prospèrent grâce à la coopération. Les sociétés humaines ont également longtemps reposé sur l’entraide. Comme le rappelle le moine et essayiste Matthieu Ricard, pendant plus de 98 % de l’histoire humaine, les chasseurs-cueilleurs vivaient dans de petites communautés fondées sur la réciprocité et l’entraide.
Les recherches contemporaines vont dans le même sens. L’évolutionniste Martin Nowak, de l’université de Harvard, a montré que les petites communautés qui coopèrent le plus sont aussi celles qui prospèrent davantage. À l’inverse, les chances de survie d’un groupe de « mauvais coopérateurs », constamment en compétition les uns avec les autres, sont maigres.
Ces observations se vérifient aussi dans le monde du travail. Dans une série d’expériences menées par le chercheur David Rand, de l’université de Yale, il est apparu qu’au cours d’interactions répétées dans un jeu de confiance qui permettait d’identifier personnellement les « coopérateurs » et les « profiteurs », ceux qui avaient réalisé les meilleurs résultats à long terme et les gains les plus importants étaient tous des « coopérateurs ». « Le succès des entreprises repose moins sur des génies aux mille talents que sur la coopération fructueuse entre personnes qui ont de bonnes raisons de se faire confiance », analyse l’historien de l’économie Joel Mokyr.
Confiance et coopération comme leviers de performance au sein des équipes
La compétition reste toutefois utile à un autre niveau. Selon l’économiste Richard Layard, elle stimule l’innovation lorsqu’elle s’exerce entre les entreprises. La concurrence sur un marché pousse en effet les organisations à améliorer leurs produits et leurs services.
En revanche, lorsqu’elle s’installe à l’intérieur des équipes, la rivalité tend à détériorer les relations de travail et à réduire la performance globale. Les conflits, l’absentéisme et la démotivation qui en résultent finissent souvent par coûter plus cher à l’entreprise qu’ils ne rapportent.
Pour de nombreux chercheurs, la conclusion est claire : dans un environnement professionnel, la confiance et la coopération constituent bien souvent des leviers de performance plus durables que la compétition entre collègues.