Travailler sans s’abîmer
Le stress professionnel coûte chaque année des milliards aux entreprises suisses. Et si, plutôt que de réparer les dégâts, on s’attaquait enfin à leurs causes ?
Stress professionnel : un fléau mortel en Occident
« Je ne dirai qu’une chose : un contexte professionnel toxique a servi de détonateur ». Début 2025, Fathi Derder, homme de radio et ancien conseiller national, écrivait ces mots dans un courrier rendu public avant de mettre fin à ses jours. S’il n’imputait pas l’entière responsabilité de son geste à son employeur, il évoquait toutefois un conflit au sein de son équipe, survenu un peu plus d’un an auparavant, comme un élément déclencheur.
Son cas est loin d’être isolé. La même année, en France, douze agents de l’administration fiscale se sont donné la mort et huit ont tenté de le faire en l’espace de six mois, selon des chiffres relayés par les syndicats et plusieurs enquêtes, révélant l’ampleur du malaise au sein de cette institution. À l’échelle européenne, le stress professionnel tue massivement, souvent dans l’indifférence. Chaque année, près de 6 190 décès par maladies coronariennes sont attribués à des conditions de travail délétères, et 4 843 personnes mettent fin à leurs jours en lien avec une dépression d’origine professionnelle, selon une récente étude de l’Institut syndical européen (ETUI).
La Suisse n’est pas épargnée. Près de la moitié des travailleurs déclarent se sentir émotionnellement épuisés après leur journée de travail, selon le baromètre 2025 de la faîtière syndicale Travail.Suisse. Le coût économique est considérable : ces situations de stress professionnel représentent 7,6 milliards de francs par an pour les entreprises, d’après le Job Stress Index 2020 de Promotion Santé Suisse.
Les facteurs qui comptent
En mars 2025, le journaliste de France Inter Nicolas Demorand confiait à l’antenne être un « malade mental ». Dans son livre Intérieur nuit, il raconte son trouble bipolaire et le choix, à 53 ans, de ne plus le dissimuler. Cette prise de parole a contribué à visibiliser des troubles psychiques encore largement stigmatisés. Elle ne doit toutefois pas occulter une réalité plus large : la santé mentale au travail ne relève pas uniquement de trajectoires et de fragilités individuelles, mais aussi de facteurs psychosociaux bien identifiés. Dit autrement, elle se joue aussi – et surtout – dans l’organisation du travail. Lorsque les relations entre collègues se dégradent, que le lien avec la hiérarchie se fragilise – encadrement autoritaire, violence, harcèlement -, que la reconnaissance fait défaut ou que les conditions matérielles et organisationnelles se détériorent – surcharge de travail, horaires rigides, tâches mal définies, sous-utilisation des compétences, promotions inadaptées, insécurité de l’emploi, rémunération insuffisante ou difficulté à concilier vie professionnelle et vie personnelle -, les risques augmentent.
Fin 2025, dans le 12h30 de la RTS, la conseillère nationale Léonore Porchet alertait notamment sur « un droit fondamental en train d’être démantelé par le Parlement » : le droit à la déconnexion. « (…) Ils ont introduit un droit pour les employeurs d’interrompre le temps de repos. C’est une nouveauté qui est vraiment très grave pour la santé mentale des travailleurs et des travailleuses et pour leur vie de famille », soulignait-elle.
Prévenir plutôt que réparer
Cette prise de position rappelle que les choix politiques et organisationnels pèsent directement sur la santé mentale au travail et que celle-ci n’est pas une fatalité. Prévenir ses causes – améliorer l’organisation, favoriser le dialogue, reconnaître les compétences, protéger les salariés – est non seulement rentable pour les entreprises, mais vital pour les personnes. Travailler sans s’abîmer n’est pas un luxe : c’est une nécessité humaine, sociale et économique.
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